ENTRETIEN 3 (« Suites peintes de Martin »)

Je fus étonné de retrouver dans le titre le nom de Martin, que vous fassiez de ces poèmes, l’œuvre de Martin…

 

Le livre a connu plusieurs versions… Quand il me semblait m’approcher de son parachèvement, il me fut nécessaire d’emprunter la voix de Martin. Je dois préciser que le recueil fut écrit avant que les Motets fussent terminés en leur forme actuelle. Je n’avais ni repris le cycle de Nathan, ni écrit le Roman de la prose (Livre de Jan), et moins encore CodA

 

Voulez-vous dire qu’il pourrait trouver leur place dans les Motets ?

 

Clore le cycle de Martin ?

 

Oui…

 

C’est possible… et probable. Je réserve cela pour une édition postérieure (rires)… D’ailleurs je pourrais y reprendre des parties de La Salamandre et le Roman de la Prose

 

Vos Motets ne seraient donc nullement achevés ?

 

Ce n’est pas ainsi que je vois la chose… Comme je vous le disais, ces Suites furent écrites alors que les Motets étaient encore en cours d’élaboration… Je pensais qu’il pouvait y prendre place, mais sans certitude. Ce qu’il faut garder à l’esprit alors que ce livre paraît c’est son autonomie.

 

Il est vrai que s’il est présenté comme composé de poèmes de Martin, Martin déjà auteur de poèmes dans les Motets, rappelons-le, dans ces suites on ne trouve nulle référence aux autres personnages et le fait qu’ils se concentrent sur l’acte de peindre et d’écrire, leur confère cette autonomie…

 

Tout à fait…

 

Venons-en donc à cette question, à la peinture…

 

Ce n’est pas une question… La peinture ne pose pas de question. C’est central pour moi. La peinture, répond, est une réponse. Pour autant, il ne s’agit pas d’un recueil didactique, abstrait, parlant de la peinture en général. Comme dans tout ce que j’écris, je revendique son caractère circonstanciel.

 

Et les circonstances ?

 

Elles sont multiples, même si elles partent d’un même point… Nous prolongeons ainsi notre dernier entretien… Je vous ai parlé de l’importance qu’eut pour moi la peinture de Van Rogger. (Avant cette découverte, seul Picasso me passionnait). Une suite, ici, lui est consacrée ; mais, en fait, tout est relatif à la rencontre avec cette œuvre. Aussi bien le fait que j’aie peint moi-même ainsi que je le fis ; mon regard sur la peinture, depuis Lascaux, est conséquent à cette rencontre aussi ; et enfin, ces poèmes sont dédiés à Patrick Garnier… C’est un ami et nous nous sommes retrouvés autour de l’œuvre de Van Rogger il y a bientôt trente ans. Voilà les circonstances. Ainsi les lieux, les faits, les rapports, les singularités autour d’un point central. Et le rapport à l’Histoire…

 

Ainsi les circonstances sont le point de départ… vers l’Histoire ?

 

Du particulier au général, ainsi que le voulait Proust. Oui, ici, l’histoire, la géologie, et l’histoire spécifique de la peinture. Ce n’est pas tant que l’on y retrouve quelques noms… Vélasquez ou Rembrandt… Justement, je dis l’impossibilité de réduire cette histoire à une énumération. A mes yeux, fixant Van Rogger – comme point mouvant et se métamorphosant de notre présent et de son possible prolongement – je précise un rapport à la peinture… et à la poésie.

 

Quel est-il ?

 

Simplement moderne. Libre. Reste à dire de quelle modernité il s’agit puisque ce mot a été vidé de son sens, illustrant des faits qui ne sont pas modernes. Modernes comme le furent les anonymes du XVe siècle, tous inventeurs à travers lieux et âges, jusqu’à Vermeer, Van Gogh, Cézanne et Van Rogger – pour ce qui concerne l’art occidental. En disant cela, je ne dis rien. C’est pour cela que j’écris des poèmes. Comment dire, au sens propre, le moderne, ou quoi que ce soit. Toute définition échoue. Pour redonner sens, il faut tenter des restitutions de faits équivalents « ouvrant le champ ». La grâce d’un trait, un rapport de couleurs, une forme absolument singulière, cela révélant le réel, le rendant possible, et non le pervertissant… Ce que l’on appelle depuis une cinquantaine d’années « l’art contemporain » n’a que peu d’intérêt à mes yeux, c’est une autre histoire… Une captation marchande devenant norme en violation des termes utilisés, une autre histoire…

 

Une autre histoire ?

 

Oui, une histoire qui ne pourrait avoir qu’un intérêt sociologique… Enfin, quand va-t-on enfin admettre que le vocabulaire inventé au début du XXe siècle – et qui s’épuise, s’émiette aujourd’hui – avait des causes précises. Détruire la peinture de chevalet – car c’est de cela qu’il s’agissait déjà – c’était vouloir détruire l’art dit « bourgeois », un art fait pour le collectionneur. Les dadaïstes se sont trouvés face à cette contradiction, car finalement ils ont fait des tableaux – abstraits, collages – qui ont fini chez ces mêmes bourgeois ; plus cohérents étaient les constructivismes car ils émergeaient dans une période concrètement révolutionnaire, ainsi ils proposaient une alternative avec l’art industriel, de tous pour tous, dans un lieu précis… Reconnaissons que cela fut ou participa à un échec… Les actes « révolutionnaires » des dadaïstes ont fini sur les cimaises des musées, institutionnalisés, idem pour les constructivistes. La bourgeoisie n’a subi qu’un léger tremblement… Ce que je veux dire, c’est que leur visée ne peut être occultée, que l’on ne peut reprendre leur vocabulaire, certaines de leurs attitudes, en visant une carrière – vocabulaire et attitudes étant admis – sans les corrompre gravement. Cela révèle l’incohérence et l’inconséquence de l’époque… 

 

Vous pensez que la création se poursuit ailleurs ?

 

Ce qui me semble important c’est qu’il n’y a pas d’opposition artificielle à créer chez les créateurs car il y en a de réelles, reposant sur des enjeux esthétiques et donc éthiques (cela demanderait à être étudié) et aussi des vases communiquant qui indiquent que nous avons à faire là à un organisme vivant. Un artiste est toujours attentif à ce qui l’entoure et à ce qui le précède. J’ai déjà parlé de Gris, mais je pourrais aussi parlé de certains Mondrian, de l’importance singulière de Picasso… La peinture n’a jamais cessé… Pourquoi aujourd’hui cesserait-elle ? Pour quelques spectacles puérils ? Parce qu’il y a de nouvelles technologies ? La réponse a la première question est aisée : ces spectacles alimentent un marché, seulement cela, ils ne devraient simplement pas être pris en compte dans une histoire des faits artistiques. A la seconde, je répondrai que ni la photographie, ni le cinéma, n’ont arrêté la peinture et ses inventions, par exemple… C’est évident. Si le niveau technologique était le principe moteur, il n’y aurait plus d’art, plus d’artistes, d’aucune sorte ; je crois qu’il en est autrement pour des raisons qui dépasse toute dialectique : C’est un fait…

 

Vous voulez dire qu’il n’y aurait pas davantage de poèmes ?

 

Par exemple.

 

Alors que vous en écrivez…

 

Exactement… On dit la poésie morte depuis le début du XXe aussi, néanmoins Apollinaire écrivait, les américains inventaient une poésie nouvelle… C’est idiot, un poète ne peut entendre ses assertions. Non pas qu’il soit comme un homme de foi, aveuglé par elle, non, il a tué la poésie aussi, il a dû la tuer, il est passé par la mort – comme chacun – alors, il trouve un monde nouveau, ambivalent, et la poésie s’avère le seul langage possible dès ses premiers pas sur ce rivage. Le début d’un travail pour aller vers les possibles, sans finalité, un outil de connaissance… Mais surtout, « son bon plaisir », et là, que faire contre cela ? Pour le peintre, c’est la même chose. La légèreté et la liberté de Titien, de Goya dans ses fresques… La gravité autant… Van Eyck ou Uccello… Les peintres modernes que j’ai cités et d’autres rentrent en résonnances. Les poèmes ici cherchent ces résonnances, avec ses moyens propres…

 

Avec la peinture ?

 

Avec la peinture et au-delà…

 

Mais il n’est pas anodin que les techniques évoluent…

 

J’entends bien. Mais souvenez-vous ce que je vous disais de Martin, justement, au centre, de notre époque qui n’est que le prolongement du début du siècle qui nous précède… Les découvertes technologiques d’aujourd’hui étaient en germe – et leurs conséquences sur le rapport des hommes au monde. Travaux de physiques expérimentales, le gène et l’atome, l’astrophysique, tout un travail théorique autant que pratique poursuivant les spéculations mathématiques en œuvre depuis plusieurs siècles… ; la diffusion des voix, des images, la capacité de s’arracher du sol, etc. Ce bouleversement fut considérable et cependant, la peinture s’est poursuivie, intégrant cela avec ses moyens propres. C’est pour des raisons extrinsèques qu’il fut décidé dans les années 60 que la peinture devait disparaître, que son histoire devait s’arrêter. Un étrange « acte de foi », à rebours, car rien de rationnel ne le justifiait, en fait une volonté diffuse dont le marché avait besoin, à rebours donc…

 

Comment se sont construites ces Suites ?

 

Ce qui n’est pas aisé c’est de partir d’un geste volontaire. Vouloir écrire de tels poèmes était s’imposer une tâche des plus difficiles. Même si les choses se passent toujours ainsi, ce recueil a subi un grand nombre de transformations pour cette raison même. Je me souviens qu’une des premières Suites écrites fut une tentative de “réponse” à une poétesse américaine. Un de ses livres insistait sur le cadre en peinture, comme une fenêtre sur le monde. C’est vrai de la photographie, bien que les choses ne soient jamais aussi simples, mais c’est totalement faux de la peinture. Elle n’ouvre pas une fenêtre, elle ne choisit pas un angle, elle recrée intégralement un univers dans le cadre de la toile. C’est cette question de la synthèse, de l’architecture que Juan Gris a si bien su expliciter dans ses écrits. Ainsi, comme certains peintres ont accepté cette idée d’un cadre, j’attaquais mon ouvrage sur mon opposition que je tentais d’incarner par des poèmes. Ce fut un échec. Mais cela eu une vertu : lancer le travail. D’autres Suites pouvaient s’écrire, s’ébaucher. Je revins donc sur cette initiale, gardais peut-être quelques vers – je ne m’en souviens plus précisément – qui disparaissait finalement… Enfin vient le travail sur la durée : les éléments qui s’imposent, la géographie, la géologie, l’épiphanie toujours comme point de départ possible, un vers, puis l’autre, une strophe, etc., un poème, le suivant, reprendre, reprendre encore, préciser, élaguer, composer. Une histoire, des histoires croisant l’Histoire, un « arrière-fond » sans cesse réinvesti et s’imposant sous une forme nouvelle…

 

Preuve encore que la poésie ne peut être didactique…

 

Bien sûr… mais aussi qu’elle ne saurait être menée par une idée – ne chercherions-nous pas à l’exprimer de cette manière, didactique – le fait qu’elle soit là, sous-jacente, peut condamner le poème. Evidemment se pose alors la question de la réception… Le lecteur étant, le plus souvent, étranger à l’art poétique, à sa grammaire, dirais-je, son histoire, ses œuvres déterminantes. On a parfois le sentiment de confier une partition à qui ne connaît pas le solfège, si l’on accepte cette analogie.

 

On ne peut donc échapper à cette question… A qui s’adresse-t-on ?

 

Je dirai que cette question ne se pose nullement dans le travail. Dans mon cas, les choses s’imposent. J’ai travaillé, travaillé encore… Ce qui veut dire : remettre en question sans cesse ce travail, le tenter autrement, chercher parfois plus de « clarté », mais ce qui s’impose, justement, c’est le poème in fine tel que je le publie. Si je le présente tel c’est que c’est ainsi qu’il me semble le plus viable, que les autres « moyens » ont échoué… Il y a « l’après » évidemment, le lecteur potentiel… Mais là, cela cesse d’être votre affaire. Et surtout, je crois qu’il faut agir en conséquence avec soi-même, se moquer des juges, des surdités…

 

Et ce travail sur le vers, musique et sens, mais aussi plastique ?

 

On épouse la poésie pour des raisons formelles. La musique du vers et aussi sa disposition sur la page. La disposition du poème. Le poète a pu aimer autant la disposition physique du sonnet sur la page que son dispositif esthétique interne. Les nécessités changent, le renouvellement, les découvertes… Donc oui, un poème s’organise aussi sur la page. Autant qu’il s’organise pour l’oreille. Ce sont deux opérations simultanées. Aussi je me rends compte que j’alterne de plus en plus les vers pairs et impairs, le vers pair comme « allongement », une verticale, le vers impair, comme une « syncope », une horizontale. Plastique visuel et auditive. A tous les niveaux donc, pas seulement quant au son et au sens, le poème doit œuvrer… C’est d’ailleurs ce qui rend ce travail aussi passionnant, autant que le serait le travail d’un peintre que celui d’un musicien. Tout ce qui relève du calcul et de l’organisation aussi bien. Tout ce qui peut être un stimulant décisif, et oui, jouissif. Comme on jouit du poème écrit par un autre, du tableau peint par un autre, de l’autre que l’on aime. Les singularités stimulantes, tout autour… Peut-être le poète est en cela davantage un artiste qu’un écrivain, tout en étant plus proche de certains chercheurs (surtout des mathématiciens) que de ce que l’on appelle communément « artiste »… Mais peu importe…

 

Et sur quoi travaillez-vous maintenant ?

 

Sur un nouveau livre. Il en est fini des Motets… donc je l’espère véritablement nouveau. Avec des personnages néanmoins… Je crois en avoir la structure générale et avoir avancé dans l’écriture. J’y travaille depuis des mois déjà…

 

 

Entretien avec Paul Keller

Janvier 2016

© Philippe Blanchon